J’ai tant
fait, insoucieux, pour apprendre à tirer. Viser juste. Dans une nuit
interminable. Le trouver, l’abattre. Alors que les images se pressaient, puis
se décomposaient. Photos de Céline, le temps de sa vie, d’un souffle certain à
ma nuque. Prises tout au long de notre parcours commun. Allongée lascive, étrangement belle. Que
sont-ils devenus ces clichés numériques ? Je l’ignore. Perdus dans un
disque dur. Mais ils sont là quelque part. Preuves d’une existence. La sienne,
la nôtre. Elles se heurtent aux déchirures, au sang de l’argentique. L’autopsie
de sa fin, de la mienne. En mille images de soi dispersées. Les rassembler,
reconstituer. Avec la peine indescriptible au corps, à l’esprit. Cristallisée
ce soir-là dans une arme. Le seul chemin possible. L’étroitesse du canon.
jeudi 12 septembre 2013
mardi 10 septembre 2013
184-
Il
me serre contre lui, mon dos contre son torse. A tout asservi je perds, dans sa délicatesse, l’envie de me
rebeller. Le supplice d’avoir perdu Céline semble s’évanouir contre lui, sa
folle odeur féminine, émanant d’un corps si frustre et puissant. Il positionne
mes mains correctement sur la poignée, sous le niveau de la culasse. En serrant
ses doigts autour des miens. Un étau. Dans l’axe du tir il y a pour l’instant un mur délabré. Recouvert de photos, que je vois lorsque le faisceau de la
lampe de Karl les balaye. Certaines ressemblent à celle qu’il me montra plus
tôt...Lui en uniforme, en tenue de combat. Paysages ocre et terreux.
lundi 9 septembre 2013
183-
Armer
le chien
Déverrouiller
la sûreté
La
première cartouche
La
chambrer - Presser
Enfin
la détente
Les gestes de Karl sont d’une précision redoutable. La mezzanine tremble
dangereusement, sous notre poids et les mouvements de l’ancien soldat. Qui
m’indique dans la foulée comment le tenir. D’abord la main droite. Que la main
gauche vient envelopper totalement. Le contact avec la poignée me
surprend...D’une froideur pourtant prévisible. Mais c’est la première fois que
j’ai dans les mains un pistolet. Avec l’intention de m’en servir. Karl parvient
à se faire comprendre en utilisant son corps.
vendredi 6 septembre 2013
182-
Verlaine, de ses prisons, écrivait « Priant, à travers mes larmes, à travers les
sourires, comme d’enfant, de comme un criminel racheté, priant, ô, à deux
genoux, à deux mains, de tout mon cœur, de toute mon âme, de toutes mes forces,
selon mon catéchisme ressuscité ! »... De mes prisons, j’entends la même chose, mais de la bouche d’un monstre. Qui, visage de Céline emporté, se
manifeste triomphant, arrogant...Et je tiens ce flingue à la main. Il me va bien.
Je me dis ça. Il me va bien. Karl m’éclaire avec sa lampe, et semble apaisé.
Presque heureux. Il veut m’expliquer son fonctionnement. C’est un
semi-automatique. Beretta 92. Ce que j’ai appris plus tard.
jeudi 5 septembre 2013
181-
Et
dans ma tête, j’entends à nouveau l’écho monstrueux de cette voix intérieure. Qui,
depuis le matin, me hante.
En
parlant de subir ta vengeance...Je veux bien vendre ma peau, imbibée de bonne heure et sans pitié...J’ignore ce qui me manque, comme une esquisse que je suis. Nous
avons notre salut toxique. Fatigué...Fatigué...
A fleur de bière et de peau...Est-ce que tu veux de cette ombre ? Le plus simple appareil, une balle, la fumée d’une prière.
Une balle la fumée d’une
prière... Remplacée par une
ébauche...Sorte de premier jet ou de carcasse. Que l’on habille d’un
tee-shirt Levi’s...Que l’on entraîne
sur les hauteurs. La lumière me
traverse, entre-temps se prépare
la nuit, les immeubles s’accroupissent... Plus minces et moins sûrs.
Entre-temps le message est
reçu...Super ! J’ai pensé. L’envie
m’a quitté...D’une guerre éclair. Son agonie avec cette ébauche
de sourire...C’est comme si tous les contraires essayaient de s’unir...Tout va si vite qu’on devient entre ces murs de simples esprits. Au vécu si
frêle...Merde ! J’ai pensé : l’envie, la salope, est revenue...Faut
redescendre dans la fosse, une esquive de plus...En parlant d’être. En parlant d’elle. En parlant de ta femme.
mardi 3 septembre 2013
180-
Le
bois grince, et la rambarde si fine. On eût dit qu’elle pouvait s’effondrer à
peine touchée. Un instant nous demeurâmes sur le minuscule palier...Tout aussi
fragile. Mezzanine délabrée, servant de chambre. Enfin de niche plutôt. Un
matelas sur le sol branlant, deux cartons, comme ceux qui jonchent le trottoir
en face de chez Karl. Nous tenons à peine tous les deux dans cet espace exiguë.
Le désir fugitif que la mezzanine s’écroule. Mais elle a tenu. Karl a tiré de l’intérieur
du matelas, percé sur le côté, un sac qu’il m’a immédiatement remis entre les
mains. J’ai su ce que c’était à la seconde. Une arme à feu. Et dans ma tête j’entends...Shoot!
Shoot! Shoot!
lundi 2 septembre 2013
179-
Mais
aucune chance qu’il le trouve en moi cet homme. Il est mort celui-là, et depuis longtemps. A-t-il seulement existé ? Il peut sombrer Karl, sombrer dans
son délire. Fouiller ce local, le défoncer s’il le veut. Je n’y trouve rien à
redire. Il finit par comprendre, et cesse de me braquer avec son faisceau lumineux.
Avec acharnement, il retourne chaque carton. Chaque parcelle de sa conscience
militarisée. Il repart en guerre. Elle est de retour. Dans sa tête, elle
reprend vie.
Comme
il a dû tuer ce Karl, au corps massif, avachi. Comme il a dû y prendre du
plaisir, puis en souffrir. Que peut-il arriver de pire...Devenir ce tueur
professionnel. Devenir ce tueur. Le rester. Et se dire qu’au fond, il n’y a pas
d’autre solution. Ici comme là-bas. Que de détruire l’origine de son malheur.
Après ? Après quoi...Rien. Mais ce n’est pas l’essentiel. Survivre,
peut-être. C’est bien. Survivre oui... Se replier dans une pièce. Prendre du
poids. Ou maigrir. Négliger sa tenue, le ménage. Finir par être foutu à la
porte de son logement. Revenir sur ses pas.
Mais où ? Au mieux, tourner en rond. Ecumer les lieux fantômes de
sa fuite. Cette armurerie en est un pour Karl. Il m’indique du doigt un petit
escalier au fond du magasin. M’y entraîne ensuite par le bras.
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