vendredi 25 mai 2012

84-

Darc est conscient de ce que je vis. Il sait que je viens de rentrer en enfer. Je me souviens parfaitement qu’il a pris à partie le médecin légiste. Je suis immobile devant le drap blanc. Dans mon cerveau, le processus de dévastation s’accélère.   
  
La réticulée, ce réseau de fibres du système nerveux central qui gouverne la vigilance, est envahie, détournée puis reformatée par l’horreur. Reprogrammée pour me détruire. Dans cet espace délocalisé où les convictions, la tolérance, les jugements moraux ou sociaux, n’ont plus de sens. Je jouis soudain d’un sentiment de disponibilité absolu. Ce que je vois appartient à l’indéfini.   
  
Mon système immunitaire devient fou et se retourne contre moi. Tout comme se retourne contre lui-même un univers gorgé de sang, de fractures et de coups. Darc tente de m’entraîner à l’extérieur de la salle. Il n’y parvient pas.
 
-  “Monsieur Cabon, nous devons partir...J’ai des questions à vous poser...”.

mercredi 23 mai 2012

83-

Ce corps, son existence, réduits en bouillie. Le monde réel, peu à peu cet univers se délite. Sous les lumières crues de la salle d’autopsie. Des lumières si vives qu’elles sont dotées d’un pouvoir. Celui d’irradier votre vie. Quelques secondes, je me balade presque heureux dans un espace parallèle qui semble si reposant. Un mécanisme de défense qui s’emballe et se retourne contre moi.

lundi 21 mai 2012

82-

Le trou à la place de son visage se remplit déjà de souvenirs. Je ne sais pas combien de temps ce miracle va durer, mais j’en profite au maximum. A cet instant je peux tout entendre. Porté par une force qui jaillit littéralement de Céline. Darc ne me répond pas. Espère-t-il que je ne revienne pas à la charge ?  
  
-  « Le chien ! Vous avez parlé d’un chien ! » 

Le légiste prend la parole. Darc réprime un énorme soupir de soulagement. 

-  « Il faut autopsier complètement pour établir les faits avec certitude...Le visage a pu être détruit par l’agresseur, comme il a pu être dévoré par un chien au cours de la nuit...» 

Darc l’arrête sèchement. “C’est bon Docteur... Je crois que Monsieur Cabon a compris le contexte...” Ensuite il recouvre le cadavre, en détournant la tête quand le drap parvient au niveau de la plaie béante à la place du front, du nez, des lèvres et du menton. 

Des lèvres qui me murmurent à l’oreille : “Je suis près de toi”.   Un leurre qui m’a souvent aidé par la suite. Ou, selon les jours, précipité dans un souterrain.

mercredi 16 mai 2012

81-

Le corps dégage, et c’est un mystère, une certaine sensualité. Je m’obstine à le trouver beau. Seuls les détails infimes m’importent. Les os cassés mais saillants, la peau déchirée mais saine par endroits. Le ventre est épargné...Le tueur a violé, il s’est acharné, pourtant c’est le seul lieu de son corps qu’il n’a pas massacré après son acte.  

Darc ne s’était pas aperçu de mon retour. Lorsqu’il se retourne vers la table d’autopsie et qu’il réalise que j’ai tout entendu, il pâlit. L’expression de sa gêne est aggravée par la lumière de la pièce. Ces néons blafards.  

Le légiste se gratte la tête, puis cherche un espace où il pourrait se cacher. “Un chien ?”, leur embarras est presque comique...Au moins je ne suis pas le seul à sentir le sol se transformer en marécage nauséabond. Je dirige mes yeux sur les parties intactes du corps de Céline. Il y en a très peu. Je parviens à ne plus voir un cadavre mutilé. Je vois ma compagne. Je la devine derrière les blessures.

vendredi 11 mai 2012

80-




Le reste du corps est perforé de partout. De larges plaies ouvertes. C’est l’œuvre démente du tueur.  On m’indique que l’autopsie n’a pas encore eu lieu. Il y a aussi des marques comme des brûlures. Le passage du monstre, son empreinte mortelle.

Je ne vais pas dormir cette nuit. Il ne me reste que l’observation du plafond. Le service est si calme ce soir...

- “On découvrira plusieurs hémorragies internes. Il y a eu viol...Le visage...C’est plus complexe. Il a été salement arraché...C’est peut-être un chien...”

Darc et le légiste ont beau se mettre à l’écart pour échanger leurs premières informations, ces paroles me parviennent. J’ai bien compris “un chien”. Je n’aurais pas dû entendre leur conversation. J’ai demandé une minute de répit avant de leur confirmer qu’il s’agit bien de Céline. Grâce à la cheville.

mardi 8 mai 2012

79-

Mon esprit est encombré d’une façon si soudaine...Les réseaux qui le constituent sont brutalement saturés par un déluge d’informations insoutenables. Je ne réagis pas. Sans possibilité de m’échapper....Céline n’a plus de visage.

Elle n’a plus de visage. Plus de visage.

Un trou béant à la place. Darc recule puis se retourne vers la porte de sortie. Je l’entends murmurer, “c’est pas possible”. Le chant des possibles est infini. Je crois bien que l’homme n’est pas fait pour l’entendre. C’est un chant trop pur pour lui. Le médecin légiste est impassible, il résiste à ces notes inhumaines. Prostré devant le corps de Céline, il regarde droit devant lui. Et quand il ouvre la bouche, c’est pour dire :

- “J’imagine que je dois soulever le drap intégralement afin de faciliter l’identification...”

Darc crache un “oui, ça me paraît tomber sous le sens...”. Le drap est alors replié jusqu’aux pieds de Céline. Sur la cheville gauche, elle a une petite tache sombre. Un superbe défaut de naissance qui habillait sa peau, et la rendait singulière, attirante. Cette cheville blanche, un os fin comme du verre avec un tatouage naturel, je l’ai souvent embrassée...Ils me regardent fixement. Ils attendent mon verdict.

jeudi 3 mai 2012

78-

Je m’oblige à structurer ces notes. Avec les mots, les traces que j’ai pu laisser dans la ville se désintègrent au profit de feuilles de papier. Comme si je voulais tout faire basculer dans la fiction. Pour survivre dans un monde désincarné. Après avoir vu l’être que j’aimais le plus - celui qu’en toute logique j’ai fait le plus souffrir, celui que j’ai abandonné - couché sur une table, sous un drap blanc. Quelques taches de sang au niveau de la tête. Une tête qui n’existe plus vraiment.

Le reste du corps ? Le travail d’un orfèvre, qui consomme sa vie et celle des autres avec fureur. Il vit encore, quelque part. Il respire alors que j’écris ces lignes.

Darc se tient à ma droite. La jeune femme qui nous a accompagnés jusqu’à la salle d’autopsie n’est pas restée avec nous plus d’une minute. Elle m’a de nouveau pris la main trop chaleureusement. En face de nous, sous une lumière très claire et violente, je vois un homme de petite taille mais corpulent. Il porte une blouse blanche, les bras nus. Il jette un œil au lieutenant, qui lui répond par un mouvement de menton. Le drap est soulevé puis déposé au niveau des épaules de Céline.